25 Avril 76…. Ma Yam 125 As3 époumonée a réussi à grand-peine à
me traîner jusqu'au circuit Bugatti, au Mans, qui accueille le premier
Grand Prix de la saison. Il fait un froid de canard, mais l'ambiance est
déjà chaude. En 50cc , Pierre Audry sur son ABF made in France nous a
fait espérer une victoire tricolore , avant que les Kreidler des
teutons ne prennent définitivement le large… Walter Villa a réussi
un doublé imparable en 250 et 350 sur ses Harley - Davidson italiennes
, malgré les efforts de Raymond Roche en 250 , qui pour son tout
premier grand Prix a mené la course quelques tours, ou ceux du maestro
Giacomo Agostini , de retour sur les MV après quelques années chez
Yamaha , qui lui a tenu tête en 350 avant que le hurlement des 4
mégaphones de la belle italienne ne s'interrompe soudainement…Et la
fièvre monte en attendant le départ des 500, qui pour la première
fois depuis bien longtemps retrouvent leur statut de catégorie reine,
grâce à l'usine Suzuki qui a pris la décision de commercialiser une
réplique de la 500 4 cylindres en c
arré que Sheene a mené à la
victoire par deux fois la saison précédente. Les privés se sont rués
sur cette première vrai compé-client 500 des temps modernes , et des
pilotes comme Read , Lansivuori , Lucchinelli , Estrosi , Rougerie ,
Braun , Findlay ou Coulon ont cassé leur tirelire pour avoir le droit
de jouer avec les usines : les Suzuki de Sheene et Williams, la Yamaha
de Ceccoto ou l'antique MV d'Ago. Ajoutez-y une brochette de 700 TZ
dégonflées en 500 , pour les Palomo , Mortimer, Van Dulmen et autres
Parrish , et quelques 350 "suralésées" pour Chevallier ,
Korhonen ou Tchernine , et vous avez le plus beau plateau qu'il nous ait
été donné de voir depuis bien longtemps.
En fait, la course sera vite jouée. Après un baroud d'honneur de
Ceccoto, Barry Sheene pique le Kid de Caracas au freinage des S bleus et
s'envole vers la première victoire d'une saison qui le mènera à son
premier titre mondial….Debout à l'intérieur du virage du Musée,
j'ovationne celui que j'ai déjà vu gagner le Grand Prix de Suède
l'année précédente, et qui devient à compter de ce jour là mon
pilote fétiche….
Mars 1994……Depuis quelques années, je vis en Nouvelle
Calédonie. Ma passion de la compétition s'est un peu émoussée avec
le temps, les idoles de jeunesse ne sont plus là….Mais quand une
relation d'affaires m'invite à venir assister au Grand Prix d'Australie
94 en VIP ( mazette…) je n'hésite pas une seconde….Et je passe
malgré tout une journée très sympa à Eastern Creek, même si je suis
plus ému de croiser dans le paddock des retraités de la "belle
époque" ( Roberts, Mamola, Baldé, Sarron….) que je ne vibre aux
exploits sur la piste des Biaggi, Doohan, Schwantz, Kocinski et consorts…
Le soir du Grand Prix, je suis dans un restaurant de Sydney avec un
couple d'amis…. et soudain je m'interromps, bouche bée au milieu
d'une phrase, à la vue d'un client qui vient s'asseoir à la table
voisine de la mienne….bon sang mais c'est pas vrai …c'est lui, c'est
Barry Sheene, en chair et en os…..bien sûr, je sais que Barry vit
depuis de nombreuses années en Australie, ou il coule une pré retraite
dorée à gérer sa fortune et a commenter les GP à la télévision….mais
de là à imaginer le croiser au restaurant….Le temps de reprendre mes
esprits, me souvenant qu'il avait toujours eu la réputation d'être
accessible et sympa avec le public, je me lève, vais à sa table et
entame la conversation…..Barry est on ne peut plus cordial,
visiblement amusé de retrouver en Australie un français qui l'avait vu
courir au Mans, à Anderstorp ou à Brand's Hatch 20 ans plus tôt…A
tel point que quand je veux prendre congé, estimant avoir été
suffisamment importun, c'est lui qui insiste pour poursuivre encore un
moment la conversation…Je suis bien entendu sur mon petit nuage, je me
pince pour être sur de ne pas rêver…
Quand je quitte le restaurant quelques heures plus tard, c'est Barry
lui-même qui prend l'initiative de se lever pour me saluer à nouveau…et
c'est là que, poussé par une intuition inexplicable, je lui glisse une
carte de visite en lui disant : " if I can ever be of any help to
you…", convaincu cependant qu'il la mettrait au panier à peine
aurais-je passé la porte…
Aussi, quand ce beau matin de décembre 95, le téléphone sonne sur
mon bureau, je ne comprends pas tout de suite quand la standardiste me
dit : " Il y à un Monsieur Chine qui vous demande
d'Australie"…SHEENE ! ! ! ! Non c'est pas possible … "
Hello Philippe, this is Barry Sheene…Do you remember me ? (tu parles…)
How are you since we met in this restaurant in Sydney ?" Je
reprends mes esprits pendant que Barry m'expose son problème….et c'en
est un sérieux ! A cette époque, il est encore un fumeur invétéré
de Gitanes, et depuis quelques jours il n'en trouve plus un seul paquet
en Australie ! " Philippe , can you send me some Gitanes from New
Caledonia ?" Diable….pas évident, le tabac n'est pas une
marchandise ordinaire que l'on peut expédier n'importe comment…douane,
régie, taxes, monopole…. mais que faire quand c'est Barry Sheene qui
vous demande ce service ? Remuer ciel et terre, et c'est ce que je me
suis attelé à faire.et je vous assure que pour convaincre le
représentant local de la Seita d'expédier des cartons de 30 cartouches
par avion à un particulier en Australie, ça n'a pas été simple….Mais
ça a marché , après moult coups de téléphone et fax , et Barry a eu
ses Gitanes… " Philippe , if you ever come to Gold Coast , please
come to see me..." " Cette invitation n'était pas tombée
dans l'oreille d'un sourd …
Aussi quand, en octobre 97, j'emmène ma petite famille passer une
semaine de vacances à Gold Coast, une ville pour touristes et
retraités crée de toutes pièces au sud de Brisbane, gratte-ciels sur
une immense plage à surfeurs et parc d'attractions, je prends soi de
m'assurer que Barry sera bien chez lui à ce moment là.….C'est un peu
dans l'arrière pays, dans un immense lotissement de luxe sillonné de
canaux artificiels, qu'il à choisi de s'installer il y a une dizaine
d'années, chassé d'Angleterre par les rhumatismes insoutenables
causés par le froid et pluvieux climat britannique à ses jambes
plusieurs fois fracassées….Barry est seul, et occupé au téléphone,
quand je sonne à la porte de son manoir…Il me souhaite la bienvenue
et me suggère, clin d'œil à l'a
ppui, de " faire un tour dans le
rez de chaussée " pendant qu'il termine avec son correspondant. Je
subis un premier choc à la vue de l'objet d'art qui trône dans le hall
d'entrée…. la 125 Suzuki modèle usine 67, que Barry avait rachetée
à Stuart Graham et avec laquelle il a été vice-champion du monde en
71…la machine est remise à neuf en configuration d'origine, et Barry
qui me rejoint m'explique qu'après avoir fini la restauration il avait
envoyé des photos à
l'usine Suzuki, et que ceux-ci avaient
offert de
lui racheter à n'importe quel prix ! " Mais j'ai déjà eu du mal
à la récupérer, car fin 71 je l'avais vendue à une écurie italienne
qui l'a fait courir sous son nom pendant quelques années, et quand j'ai
retrouvé sa trace je l'ai rachetée beaucoup plus cher que je ne
l'avais vendue ! Alors ce n'est pas pour la revendre aujourd'hui..
" Puis nous passons dans la pièce à coté….et là je suis
totalement abasourdi….ce ne sont pas moins de neuf machines, usines ou
semi-usines, qui y sont exposées….Barry m'explique qu'il avait
négocié, dans son contrat avec Suzuki, de pouvoir conserver une de ses
motos à la fin de chaque saison…Preuve d'une grande clairvoyance de
sa part, à une époque ou les Japonais passaient allègrement au pilon,
après la dernière course, toutes leurs machines de l'année, pour
s'obliger à faire mieux l'année suivante….c'est ce qui lui vaut de
se retrouver à la tète de ce qui doit être la plus belle collection
privée de motos de Grand Prix de cette époque.
Je tombe en arrêt devant la 750 3 cylindres à cadre Seeley, avec
laquelle Barry a gagné le championnat d'Europe en 73 ; machine tout à
fait unique, et qui illustre parfaitement l'esprit semi-amateur de
l'époque. En fait, Suzuki Angleterre avait reçu une moto complète,
plus un moteur de rechange….Et pour pouvoir aligner deux machines, ils
avaient décidé de faire construire un cadre autour du deuxième moteur….Barry
avoue d'ailleurs que s'il adore cette moto sur un plan affectif, elle
était objectivement moins homogène que la 750 standard de son
coéquipier Stan Woods…
De part et d'autre de la 750, les deux RG 500 " orange " de
76 et 77, avec lesquelles Barry a gagné ses deux titres mondiaux.
Puis
une autre RG 500 " noire ", année 78 ou 79, souvenir plus
amer des deux titres perdus face au nain jaune, Kenny Roberts. Toutes
ces motos
sont restaurées à neuf, et Barry n'est pas peu fier de
m'expliquer qu'il à tout fait tout seul, que toutes les machines sont
en état de marche, et que son plus gros souci n'a pas tant été les
pièces ou la mécanique, mais …..les autocollants d'époque, souvent
totalement introuvables, et qu'il avait dû dans de nombreux cas refaire
à l'adhésif et au cutter…
De l'autre coté, une brochette de Yamaha….d'abord la 500
compé-client de 1980, machine dans laquelle Barry avait mis beaucoup
d'espoirs après avoir claqué la porte de Suzuki, et qui s'est
révélée un piège épouvantable…. " I hate this bike, it
costed me this… "me dit il en me montrant un de ses auriculaires
dont il manque une phalange, souvenir d'une chute au Paul Ricard. Et
puis deux 750 OW 31, " semi-usine " me dit il, l'une standard
et l'autre avec un cadre spécial dont Barry me dit qu'elle n'a jamais
couru. Ces 3 Yamaha, souvenirs de l'année noire 1980 ou Barry avait
cru, en montant un gros team privé avec ses propres deniers, pouvoir se
mesurer aux usines…..le rêve n'a duré qu'un an.
Une autre Suzuki, à l'allure déjà plus moderne…..en fait, la
machine de la toute dernière saison de Barry (1984), avec laquelle il a
fait quelques derniers coups d'éclat avant de se décider à raccrocher
son casque. Une moto superbe, cadre Harris en tubes d'alliage léger,
équipée de l'une des dernières versions du célèbre 4 cylindres en
carré (un ex-usine 83 de Gallina)
J'ai gardé pour la fin la moto que Barry considère comme sa
préférée : sa " 650 " Suzuki de 79, un engin construit au
compte goutte par l'usine pour disputer le epreuves de 750. Une machine
monstrueuse me dit-il, moteur ultra violent, dans un cadre
sous-dimensionné, avec des pneus trop étroits pour la puissance, et
dont il fallait lester le té de fourche pour l'empêcher de se
retourner au premier wheeling …mais quand même la machine " la
plus drôle à piloter " ( ben voyons….) qu'il ait jamais connue.
C'est vrai qu'elle a une allure certaine cette 650, trapue, ramassée
avec ses deux énormes pots de détente ventrus de part et d'autre de la
selle…En plus, c'est la toute dernière acquisition du musée
personnel de Monsieur Sheene. " Il y a quelques années, j'ai rendu
une visite de courtoisie au service course de Suzuki au Japon, j'y ai
revu le grand patron de l'époque qui en prenant congé, m'a demandé
s'il pouvait faire quelque chose pour moi….. je lui ai dit que
j'aimerais bien avoir une de mes vieilles 650 ! Il est resté impassible
et m'a dit au revoir……et puis un beau jour, sans prévenir, on a
sonné à ma porte pour me livrer cette 650 … "
Dommage, quand même, que ces machines en parfait état de marche ne
posent plus jamais les roues sur un circuit. Dis-donc Barry, il y a le
Centennial TT à Assen l'année prochaine, tu n'y emmènerais pas une ou
deux de ces machines ? Barry se marre en secouant la tête ; " J'ai
passé 15 ans de ma vie à mettre des motos dans des caisses pour les
trimballer à travers le monde …..et la dernière chose dont j'ai
envie aujourd'hui, c'est de remettre une de ces motos dans une foutue
caisse et dans un foutu avion…. Et puis de toutes façons, ca ne me
dit vraiment rien de remonter sur une moto sur un circuit "
Comme vous le savez, Barry n'a pas tardé à changer d'avis,
heureusement pour ses nombreux fans qui ont ainsi pu le revoir en piste
ces dernières années. D'abord, il a participé au Centennial TT sur
une moto d'emprunt, et a du prendre goût à la chose puisqu'il s'est
ensuite engagé régulièrement dans les courses d'anciennes, en Europe
comme en Australie, sans oublier son passage mémorable aux Coupes Moto
Légende il y a deux ans.
Je l'ai vu pour la dernière fois dans les stands du circuit de
Melbourne, lors du Grand Prix d'Australie F1 de l'an 2000. Toujours
aussi sympa et chaleureux, il m'avait promis de venir à Nouméa passer
des vacances avec ses enfants, et m'avait même demandé de me
renseigner sur les modèles d'hélicoptères éventuellement disponibles
à la location ! ! ! Hélas, ce projet ne s'est jamais concrétisé…..j'avais
pourtant tout prêt dans un coin de ma tête le programme de la superbe
ballade en trail que je l'emmènerais faire sur les pistes sauvages de
Nouvelle-Calédonie…..
Barry avait la réputation de toujours être accessible, chaleureux
et
respectueux avec ses fans. Lui, au moins, n'avait pas
oublié qu'il
devait sa réussite sportive et financière à tous les spectateurs de
base qui s'agglutinaient derrière les grillages sur les circuits...
C'est ce qui ressort de tous les hommages que j'ai pu lire ces derniers
jours, sur les sites anglais en particulier. Un nombre impressionnant de
fans a pu un jour ou l'autre approcher Barry, sur un circuit, dans un
salon ou au coin de la rue …..et à tous, sans exception, il a laissé
le souvenir d'un moment tout à fait unique pendant lequel il a
réellement pris soin de les écouter et de leur parler. Moi-même, qui
ne l'ai après tout cotoyé que de façon tout à fait marginale, j'ai
aujourd'hui l'impression d'avoir perdu un véritable ami. Je crois que,
au-delà de ses deux titres mondiaux, c'est ça qui fera que Barry
occupera très longtemps une place à part dans le cœur de tous les
motards des années 70….
Philippe